La Suisse fonctionne si bien qu'elle pourrait oublier pourquoi elle fonctionne
En 2026, Andrea Galli achèvera son mandat de quatre ans à la présidence de suisse.ing, tout en jetant un regard sur un total de douze années d'engagement pour l'association. Son mandat a notamment vu le changement de nom en suisse.ing, de nouvelles campagnes ainsi que de nombreuses apparitions importantes pour la visibilité du secteur. Son dernier rapport en tant que président n'est pas un rapport d'activité classique, mais une réflexion personnelle et publique sur le rôle de l'ingénierie en Suisse, qu'il a présentée à l'assemblée générale. Andrea Galli y montre à quel point le bon fonctionnement des infrastructures, l'approvisionnement en énergie, la mobilité ou la numérisation sont devenus des évidences - et combien on oublie souvent qui rend ces prestations possibles.
La Suisse fonctionne bien. Peut-être trop bien.
Les trains circulent. Arrêter les ponts. Relier des tunnels. L'eau coule à flot. L'électricité est disponible. Les routes sont entretenues. Les villages sont protégés des dangers naturels. Les écoles, les hôpitaux, les gares, les centrales électriques et les réseaux sont tout simplement là.
Beaucoup de choses fonctionnent de manière si fiable que nous ne nous demandons presque plus pourquoi elles fonctionnent.
Mais c'est précisément là que réside un risque.
Ce qui fonctionne de manière fiable devient invisible. Et ce qui devient invisible, nous finissons par le considérer comme allant de soi.
Lorsque la Suisse parle aujourd'hui de son avenir, elle parle d'énergie, de climat, de mobilité, de numérisation, d'intelligence artificielle, de sécurité d'approvisionnement et d'infrastructures résilientes. Elle parle de stratégies, de milliards, de votations populaires et de programmes politiques.
Elle parle plus rarement des personnes qui doivent traduire tout cela en projets viables.
Pas celui qui promet l'avenir.
Pas celui qui le commente.
Pas celui qui le finance.
Mais qui les rend possibles sur le plan technique, économique et social.
Cette question m'accompagne à la fin de mes quatre années de présidence de suisse.ing, anciennement usic. Pas comme une plainte. Plutôt comme une inquiétude. Et comme une invitation à y regarder de plus près.
Jusqu'à présent, ça a marché. Mais ce n'est pas une stratégie.
La Suisse a une grande capacité : elle trouve généralement une solution.
C'est ce qui a fait la force de ce pays. Nous avons relié des vallées, développé des villes, dompté des fleuves, traversé des montagnes, rendu l'énergie utilisable, organisé la mobilité et construit des infrastructures qui suscitent le respect dans le monde entier.
Mais cela ne s'est jamais fait tout seul.
C'est arrivé parce que des générations d'ingénieurs, de planificatrices et de planificateurs, de techniciennes et de techniciens, de spécialistes et d'entrepreneurs ont travaillé avec méthode, rigueur et sens des responsabilités. Le plus souvent dans l'ombre. La plupart du temps sans grand bruit. Souvent sans applaudissements.
Dans la meilleure tradition suisse, les ingénieurs représentent des personnes qui font.
Qui mesurent.
Qui vérifient.
Qui prennent leurs responsabilités.
Qui ne commencent pas par de grands discours, mais par une analyse propre.
Qui savent qu'une erreur n'est pas seulement une fausse déclaration, mais un risque réel : pour la sécurité, les coûts, les délais, l'environnement et la confiance.
Cette culture de l'action silencieuse et responsable a été une énorme force pour la Suisse.
Mais elle ne se renouvelle pas d'elle-même.
Le goulot d'étranglement, ce ne sont pas seulement des milliards. Ce sont des personnes.
La Suisse devra investir dans les années à venir : dans l'énergie, les réseaux, les chemins de fer, les routes, la construction hydraulique, l'assainissement des bâtiments, la numérisation, l'entretien et la protection contre les dangers naturels.
La question cruciale n'est pas seulement de savoir si nous y consacrons suffisamment de moyens.
La question cruciale est de savoir si nous avons suffisamment de personnes pour planifier ces tâches.
Les données ne dressent pas un tableau dramatique, mais sérieux. En architecture, en génie civil et en géomatique, le nombre d'étudiants a globalement augmenté sur vingt ans. L'évolution récente est toutefois déterminante : Au cours des dix dernières années, ils ont largement stagné ; les reculs en génie civil notamment ont contribué à cette évolution. Parallèlement, c'est précisément dans ces domaines que l'on constate une pénurie de personnel qualifié, notamment en génie civil et en géomatique.
Ce n'est pas un détail pour les statistiques universitaires. C'est une question de capacité d'action nationale.
Car les besoins ne croissent pas seulement dans le génie civil classique. Il croît partout où les objectifs politiques doivent être mis en œuvre techniquement : dans l'électrotechnique, la technique du bâtiment, la planification énergétique, les réseaux, le stockage, le photovoltaïque, l'infrastructure de recharge, l'automatisation, la rénovation des bâtiments et les systèmes de planification numérique.
La transition énergétique ne se fait pas sur des affiches. Il a lieu dans les réseaux, les bâtiments, les installations, les commandes, les autorisations, les chantiers et les processus d'exploitation.
Le secteur du bâtiment connaît également cette pression. Les professionnels manquent, tandis que trop peu de jeunes se tournent vers ces métiers. Parallèlement, il faut sans cesse de nouvelles compétences, car le bâtiment, l'énergie, la numérisation et l'exploitation sont de plus en plus étroitement liés.
Le message est sobre : la demande de compétences techniques augmente là où la Suisse veut mettre en œuvre ses principales transformations. La formation ne suit pas automatiquement cette demande.
Une société qui formule des objectifs mais forme trop peu de personnes capables de les réaliser confond ambition et réalité.
Nous devons élargir l'image de la profession.
La pénurie de main-d'œuvre qualifiée n'est pas seulement une question de chiffres. Elle est également liée à la perception.
De nombreux jeunes associent encore les métiers d'ingénieur à une image étriquée : beaucoup de mathématiques, beaucoup de normes, beaucoup de responsabilités, mais peu de visibilité, peu de création, peu d'impact social. D'autres domaines techniques semblent plus modernes, plus créatifs ou plus proches des grandes questions actuelles.
C'est paradoxal.
Car ce sont justement les ingénieurs qui travaillent sur ces questions.
L'adaptation au climat est un travail d'ingénieur.
La transition énergétique est un travail d'ingénieur.
La mobilité est un travail d'ingénieur.
La rénovation des bâtiments est un travail d'ingénieur.
La protection contre les inondations est un travail d'ingénieur.
L'économie circulaire est un travail d'ingénieur.
La résilience est un travail d'ingénieur.
Nous ne manquons pas de pertinence. Nous n'avons pas assez de pertinence visible.
C'est pourquoi il ne suffit pas de mieux promouvoir la profession. Il faut aussi le raconter plus largement.
Le travail d'ingénieur reste analytique. Il a besoin de précision, de chiffres, de modèles, de normes et de la capacité de structurer proprement des problèmes complexes. Cette capacité n'est pas une faiblesse. Elle est la base de notre crédibilité.
Mais elle ne suffit plus à elle seule.
Les ingénieurs du futur ne se contenteront pas de calculer, de modéliser et de vérifier. Ils devront aussi traduire : entre la politique et la technique, entre les maîtres d'ouvrage et la société, entre les données et la responsabilité, entre l'intelligence artificielle et le jugement humain, entre les différentes cultures, les intérêts et les attentes.
C'est justement l'intelligence artificielle qui rend ce rôle plus important. Si les machines calculent plus vite, génèrent des variantes et analysent des modèles, l'homme ne devient pas pour autant superflu. Sa tâche se déplace. Il doit poser les bonnes questions, classer les résultats, prendre ses responsabilités, reconnaître les contradictions et expliquer ce qu'un modèle signifie pour les personnes, les espaces et la société.
L'avenir n'a donc pas besoin de moins d'humanité dans la technique.
Il lui en faut plus.
C'est aussi une chance d'ouvrir la profession : à plus de femmes, à des biographies différentes, à des personnes qui sont fortes sur le plan analytique, mais qui peuvent en même temps écouter, transmettre, guider, construire des ponts et comprendre la complexité sociale.
Pas en opposition à l'excellence technique.
Mais plutôt comme son extension.
Les grandes tâches des années à venir ne sont pas des équations purement techniques. Ce sont des systèmes humains, politiques, écologiques et économiques. Et de tels systèmes ont besoin d'ingénieurs qui savent faire plus que des calculs.
Ils doivent rendre possibles des solutions viables.
La visibilité doit devenir un impact.
Au cours des quatre dernières années, suisse.ing s'est efforcée de rendre les métiers d'ingénieur plus visibles et de faire évoluer le rôle de l'association.
Le passage de l'usic à suisse.ing a fait partie de ce cheminement. Tout comme les formats pour la relève, Engineers@School, Engineers' Day, Young Professionals, l'échange avec les hautes écoles, la présence dans le monde politique et le dialogue avec les maîtres d'ouvrage publics.
Mais la visibilité n'est que la première étape.
Être visible, c'est être perçu.
Être efficace, c'est participer à la prise de décisions.
Pour moi, cela a été le développement central de la présidence : une association ne doit pas seulement représenter des intérêts. Elle doit aussi rendre les choses possibles. Elle doit créer des espaces dans lesquels les entreprises, la politique, l'administration, les hautes écoles, les maîtres d'ouvrage publics et les jeunes professionnels se rencontrent.
Cela ressemble à du travail associatif. En réalité, il s'agit de bien plus que cela.
De nombreuses décisions d'apparence politique sont également des décisions techniques. Qui parle d'énergie parle de réseaux, de stockage, d'installations, d'autorisations et d'espace. Qui parle de mobilité, parle de capacités, de nœuds, d'entretien et de sécurité. Qui parle de climat, parle d'eau, de sol, d'habitat et d'ouvrages de protection. Qui parle de numérisation, parle de processus, de responsabilité, de données et de systèmes.
Sans compétences en ingénierie, nombre de ces débats restent abstraits.
La loi est là. La mise en œuvre doit suivre.
Les acquisitions publiques en sont un exemple.
Le droit des marchés publics révisé est en vigueur. Le changement de paradigme est en place : plus de qualité, de durabilité, d'innovation et de réflexion sur le cycle de vie ; moins de fixation sur le prix le plus bas. La tâche décisive est maintenant la mise en œuvre cohérente dans la pratique.
Mais une nouvelle culture de l'attribution des marchés publics ne naît pas uniquement des textes de loi.
Elle naît dans chaque appel d'offres.
Dans chaque pondération.
Dans chaque évaluation.
Dans chaque question de savoir si la qualité compte vraiment.
De nombreux maîtres d'ouvrage publics ont compris le changement de culture. L'essentiel est maintenant qu'il se propage à grande échelle et qu'il fasse partie du quotidien des procédures.
Si les prestations de planification sont traitées comme des marchandises interchangeables, ce ne sont pas seulement les bureaux d'ingénieurs qui y perdent au final. Les maîtres d'ouvrage, les contribuables, les projets et les infrastructures y perdent également.
Car la qualité ne naît pas à la fin. Elle naît au début.
Si les compétences en ingénierie sont impliquées trop tard, elles ne peuvent souvent que corriger le tir. Si elle est comprimée par le prix, elle perd son espace de réflexion. Si elle est prise au piège dans des procédures qui recherchent la sécurité formelle sans accorder suffisamment d'importance à la qualité technique, les problèmes surviennent plus tard : retards, avenants, conflits, coûts d'entretien plus élevés, solutions inefficaces.
Le prix le plus bas est visible le jour de l'attribution.
Les coûts les plus élevés ne sont souvent visibles que des années plus tard.
La coopération n'est pas un sujet mou.
Autre enseignement de ces dernières années : les grandes tâches ne peuvent plus être résolues en silos.
Pas par la politique seule.
Pas par l'administration seule.
Pas par les entreprises seules.
Pas par les hautes écoles seules.
Pas par les associations seules.
L'énergie, la mobilité, l'infrastructure, le climat, la numérisation et l'éducation sont interdépendants. Si nous les traitons séparément, nous serons trop lents et souvent trop contradictoires.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'une meilleure compréhension de la coopération.
Non pas la coopération comme un mot aimable, mais comme un modèle de travail.
Les maîtres d'ouvrage publics doivent discuter plus tôt avec les planificatrices et planificateurs. Les hautes écoles doivent mieux comprendre quelles compétences sont nécessaires. Les entreprises doivent investir davantage dans la formation et la relève. La politique et l'administration ne doivent pas écouter l'expertise technique à la fin, mais l'intégrer dès le début. Les associations doivent construire des ponts au lieu de se contenter de formuler des positions.
Les nouveaux modèles de collaboration tels que les alliances de projet vont dans ce sens. Ils sont plus que des modèles contractuels. Ils sont l'expression d'un changement de culture : moins d'opposition, plus de responsabilité commune ; moins de corrections tardives, plus de réflexion commune précoce.
Trois tâches pour les prochaines années
La Suisse ne doit pas simplement parler davantage des métiers d'ingénieur. Elle doit améliorer les conditions pour que davantage de personnes choisissent ces professions, y restent et aient envie d'assumer des responsabilités.
La première tâche est la suivante : penser plus tôt. Les compétences en ingénierie doivent être intégrées au moment où les stratégies sont élaborées, et non pas seulement lorsque les projets sont déjà définis. Celui qui décide de l'énergie, de la mobilité, du climat, de l'espace et de l'infrastructure, décide toujours aussi de la faisabilité technique, des coûts, des risques et de la mise en œuvre.
La deuxième tâche est : former plus largement. Le génie civil, l'électrotechnique, la technique du bâtiment, la géomatique, la planification énergétique et la planification numérique ne sont pas des créneaux spécialisés. Ils sont les bases de la viabilité. Les hautes écoles ne peuvent pas s'acquitter seules de cette tâche. Elles ont besoin de signaux clairs de la part de l'économie, de la politique et de la société. Et le secteur lui-même doit montrer que ces métiers offrent sens, développement, responsabilité et impact.
La troisième tâche est : mieux collaborer. La nouvelle culture d'attribution doit être vécue. La qualité, la durabilité et la valeur du cycle de vie ne doivent pas rester de beaux concepts, alors qu'en fin de compte, c'est le prix qui décide. Parallèlement, nous avons besoin de modèles plus coopératifs, dans lesquels les maîtres d'ouvrage, les planificateurs, les entreprises, la recherche, la formation et l'administration partagent plus tôt les responsabilités.
Ce ne sont pas des revendications révolutionnaires. C'est peut-être justement ce qui fait leur force.
Il ne s'agit pas de renverser le système. Il s'agit de le faire évoluer en temps voulu.
Les personnes qui rendent l'avenir possible.
Nous vivons une époque pleine de mots.
Les stratégies. Des visions pour l'avenir. Des programmes. Feuilles de route. Transformations de l'entreprise. Objectifs.
Mais à la fin, quelqu'un doit traduire.
L'objectif énergétique dans un réseau.
La stratégie climatique dans la protection contre les inondations.
La politique de mobilité dans une infrastructure fiable.
La durabilité dans des décisions de projet mesurables.
La numérisation dans des processus sûrs.
La transformation de l'approvisionnement en chaleur dans une technique du bâtiment qui fonctionne.
La mobilité électrique dans des réseaux et une infrastructure de recharge résistants.
Cette personne est souvent l'ingénieur(e).
Pas toujours sous les projecteurs. Pas toujours célébré. Pas toujours entendu assez tôt.
Mais indispensable.
Depuis la modernité scientifique, le progrès est synonyme d'une attitude qui reste centrale dans l'ingénierie : observer, mesurer, vérifier, corriger. Aujourd'hui, nous avons plus que jamais besoin de cette façon de penser : ne pas proclamer, mais vérifier. Ne pas se contenter de vouloir, mais rendre possible.
Cette attitude est silencieuse.
Mais elle porte des pays.
Au terme de mon mandat, je ne souhaite donc pas formuler un appel bruyant. Plutôt une invitation à la responsabilité commune.
Aux politiques, d'intégrer plus tôt les compétences des ingénieurs.
Aux maîtres d'ouvrage publics, d'acquérir de la valeur, pas seulement des heures.
Aux écoles et hautes écoles, de rendre plus visible le sens des métiers techniques.
Aux entreprises, de donner aux jeunes non seulement un emploi, mais aussi du développement, de la confiance et des responsabilités.
Aux associations, de construire davantage de ponts que de défendre les frontières.
Et à la société, de mieux percevoir ceux qui rendent beaucoup de choses possibles, précisément parce qu'ils le font sans grands discours.
La Suisse a de grandes ambitions.
Mais l'avenir ne se construit pas avec des intentions. Il se construit par la compétence, la méthode, la responsabilité et la coopération.
La Suisse ne fonctionne pas toute seule.
Elle fonctionne parce que des personnes planifient, examinent, transmettent, prennent des responsabilités et transforment des intentions en projets viables.
Si nous voulons l'avenir, nous devons renforcer ceux qui le rendent possible.
Car l'avenir ne se construit pas parce qu'on le décide.
Elle naît parce que quelqu'un la traduit : en un projet qui tient la route.
Andrea Galli, 28 avril 2026